Preview : When You're Strange, Eyes of War

Publié le par Kilgore

 >> When You're Strange, de Tom DiCillo, sortie le 9 juin (6,5/10)

Qui aime les Doors ira voir ce documentaire, ne serait-ce que pour ses images inédites. Qui aime les Doors les connaît, et n’apprendra pas grand chose de neuf, mais se verra ainsi confirmer l’évidence :  le groupe ne se résumait pas à un chanteur-poète, aussi génial et solaire soit-il. Le commentaire lu par Johnny Depp use de la bonne distance, chose tout à fait appréciable, mais peu à peu, inévitablement, le film se centre sur le magnétique Morrison, indubitablement plus rock’n’roll et cinégénique que les trois autres… quand bien même les Doors, ou plutôt leur cohésion, repose d’une certaine manière sur ces trois prodiges musicaux formidablement complémentaires et leur capacité à recoller (de plus en plus difficilement) les morceaux avec/d’un Morrison craquelé, à trop étinceler. Cette entité que l’on nomme les Doors aurait pu finir par s’appeler Jim Morrison & The Doors – et pourtant personne ne saurait remettre en cause leur miraculeuse « harmonie », les Doors ne pouvant survivre à leur frontman. Bref, si entendre résonner The Crystal Ship dans une salle équipée reste un instant de grâce, et une bien imparfaite consolante pour tous ceux qui n’ont jamais pu y assister en live (c’est-à-dire presque tout le monde, les glorieux vétérans des concerts étant à terme destinés à subir le sort des Poilus), le problème est comme souvent le même : le documentaire ne présente qu'une succession d'extraits, puisque son but n’est pas de proposer la captation d’un concert, mais d'ordonner et d'offrir une lecture d’événements, classique et chronologique, forme qui induit une douce frustration, consistant à interrompre le charme pour reprendre la narration. Enfin. Tom DiCillo n’invente rien, mais c’est une bonne copie, à tous points de vue.

 

 

 

>> Eyes of War (Triage), de Danis Tanovic, sortie le 16 juin (5/10)

Il m’est assez pénible de juger ce film, en fin de compte (oui, je sais, personne ne m’y oblige, hein). Le sujet, l’histoire valent clairement, indiscutablement le coup. Farrell est (très) bon, comme toujours (si si) lorsqu’il est bien dirigé et qu’on ne lui demande pas d’interpréter Alexandre le Grand en se faisant préalablement javelliser la crinière, ou de se faire graver une cible à la con sur le front - son spectaculaire amaigrissement lui va bien, comme s'il allait désormais à l'os. Le drame est scandé par des scènes fortes (un flashback en Afrique de quelques minutes, par exemple, presque une idée de film dans le film), des tragédies personnelles, incommunicables, des culpabilités, des silences, des aveux, des attractions, quelque chose de sourd, de souterrain, d'ineffable et de puissant au coeur des actes et des hasards, de leurs répétitions, et ce qui ressemble à une étrange hostilité du monde à la vie… Mais sincèrement la réalisation de Tanovic laisse sceptique et un peu froid face à ce qui devrait être déchirant, dévastateur, ce récit tout en affleurement et anamnèse. On n’a étonnamment peu l’impression d’avoir affaire à un cinéaste maître de son esthétique, plutôt à quelqu’un qui se teste et s’empare de méthodes ayant fait leurs preuves ailleurs - pourtant le bonhomme sait ce qu’est la guerre, et No Man’s Land n’avait pas volé son oscar (la déception avait ensuite été à la mesure de l’espoir suscité par cette entrée en fanfare).  Et puis quand il nous propose un dialogue en anglais entre deux personnages espagnols, comme si de rien n'était, on se dit que c’est assez gênant, quand même, et on se demande qui peut encore commettre ce genre de choses, de tels accrocs au contrat, assumer des faiblesses aussi grossières – peut-être n'est-ce là que ma réaction, mon incompréhension, ou suis-je désespérément pragmatique, toujours est-il que je suis complètement sorti du film, à ce moment. Je résume [pas vraiment de spoiler dans ce qui suit, mais je préviens quand même], attention c'est capilotracté : le grand Christopher Lee joue un médecin de l’âme ibérique au sulfureux passé franquiste, et donne la réplique à sa petite fille Paz Vega (impossible de me souvenir avec certitude s'ils commencent par échanger quelques mots dans la langue maternelle de leurs personnages, mais il me semble que oui, du coup l'artifice saute ensuite d'autant plus aux yeux qu'aucune unité même bancale ou stratagème de cinéaste ne viennent l'étayer). Ce grand polyglotte qui parle couramment (sans accent ?) le castillan se voit forcé de contrefaire un accent espagnol pour s'adresser en anglais à sa partenaire... espagnole, qui, elle, l'a forcément, l'accent, et dont on ne comprend de toute façon pas bien pourquoi, dans un cadre qui se veut réaliste, vraisemblable, elle cause en anglais à son pépé honni (pour le mettre à distance ? Possible, mais dans ce cas, il y manque un rien de suggestion, et lui pourrait s'y refuser). Bien sûr depuis des décennies on ne compte plus les films (derniers Gibson exceptés) où tout le monde cause anglais, de l'Achéen au Moyen-Oriental en passant par le Viking ou les officiers nazis qui débriefent dans la langue de Shakespeare ou s'agacent dans sa version chleu, "Bloody scheise! Zissize nicht agzeptabeule!" etc. (phénomène si anodin qu'il se trouve des Américains - enfin une au moins, qu'il m'a été donné de croiser, véridique - pour croire qu'en France, la langue nationale c'est l'anglais parlé avec l'accent baguette). C'est pas bien réaliste mais d'ordinaire ça vous en touche une sans faire bouger l'autre, tant que la cohérence de l'ensemble est à peu près préservée, ou que les passages à une autre langue font sens et ne sont pas trop malhabilement amenés (ah, le 13ème guerrier...). Dernier exemple en date, le très dispensable Prince of Persia, dans lequel Jake Gyllenhaal va jusqu'à se convertir à l'accent rosbif pour faire raccord avec le reste du casting, britannique, alors que tous incarnent... des Perses ou apparentés (de chez Disney, hein, amateurs de Darius, Xerxès & Cie passez votre chemin) : on reste cohérent dans l'invraisemblance, on renforce même cette cohérence, donc tout va bien, enfin façon de parler.

Bref, je dérive.

Eyes of War, donc. Après ce genre d'épisode, incohérent dans un contexte vraisemblable, on commence à examiner ce qui cloche, ce qui ne colle pas parfaitement… et bien sûr, on trouve (rien de pire qu'un spectateur méfiant)... sans que les "énigmes existentielles" posées en premier lieu par le photographe "trié", de retour (et déjà avant), mais aussi par le médecin "trieur" et l'ambivalent thérapeute (les humanistes se cachent sous les masques les plus macabres), ou plutôt les lois secrètes qui gouvernent leurs existences, le mutisme de leurs actes parfois indéchiffrables, incompréhensibles, et le dévoilement auquel on assiste, cessent d'avoir quelque chose de fascinant, dont le pouvoir de fascination n'est ici rendu qu'imparfaitement. Pour chacun d'eux, le jugement doit être suspendu à la révélation ou à la compréhension de ces lois, tant on ne saurait juger un individu sans savoir ce que ses actes signifient réellement - à supposer qu'il le sache lui-même, et que cette révélation n'en soit pas une pour lui aussi ; ...tant on ne saurait juger, tout court ?

Difficile d'évoquer l'histoire du personnage de Farrell sans trop en dire, mais elle vaut bien un film. J'en reviens à ce que je disais : typiquement le genre de film qui m’embarrasse, lorsqu’on m’en parle. Je ne veux surtout pas le condamner, et pourtant je ne peux pas vraiment le recommander.

 

  
  

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