Intempestif

Publié le par Kilgore

Être " intempestif ", c’est être à contretemps, volontairement ou pas inopportun, survenir au mauvais moment, trop tard ou trop tôt, intervenir quand il ne faudrait pas, louper le kairos mais y aller quand même (ça n'a l'air de rien mais pour l'honnête homme du XVIIème c'était presque péché mortel). Bon, le terme s’applique plus volontiers à un objet qu’à un être animé (autrefois on aurait dit un fâcheux), mais on s’en tape. La faute de goût nous guette tous, la plupart du temps elle nous tombe dessus... toutefois peut-on encore parler de faute de goût quand on l'a au contraire recherchée ?

Tout va très vite sur le web (poncif à déclamer d’une voix chevrottante) : un trailer sort, dix minutes après le monde entier a rendu son verdict, on adore, on éxècre, c’est plié, rangé, acté, on passe à la suite (attente ou pas). Ou encore : on démonte/encense un film en pré-prod, son casting, son choix de réal. Être volontairement intempestif, c’est aussi réagir à ces états de fait. C’est intervenir in ritardo mais également in anticipo,  revenir sur ce qui ne devrait pas être ré-éxaminé, ou plutôt ne le sera jamais franchement... tout autant qu’anticiper sans motif valable, comme le fait tout un chacun. Le hic, c’est qu’être intempestif ensemble (bon slogan d’opposition pourtant),  être à contretemps quand il semble qu'il faille l'être, c’est un peu cesser de l’être. La force du nombre, toujours : hurler avec les loups, c’est hurler dans le bon tempo (mais hurler dans le bon tempo, à condition d'être seul, c'est parfois être à contretemps... si les autres sont tous à contretemps... donc dans le bon tempo ? On s'en sort pas...).

Et puis tout le monde se veut un jour ou l'autre intempestif, mais tout le monde ne l’est pas toujours au " bon moment ", donc, et ne parvient pas à l'être vraiment, c'est fâcheux. Car, paradoxe : pour être (sciemment, noblement) intempestif, il faut aussi saisir le bon moment – en l’occurrence le mauvais (l’anti-kairos est un kairos). En ce domaine comme en d'autres si la faute (involontaire) est facile, l'art (volonté) est difficile, le tout étant de laisser croire que la faute est un art - et il faut de l'art pour cela...

De l'art de la faute, de la maîtrise du laisser-aller. C’est dit. Voilà voilà, mis à plat, il faut être à contretemps à contretemps... Toute cette avalanche de sophismes pour vous faire comprendre que je vais pas m'emmerder à être pertinent, et que s'il m'arrive de l'être, ce sera intempestif, dans le cadre de cette rubrique. Je vous fais grâce de la compréhension nietzschéenne du mot (c'est son mot, d'une certaine manière), qui nécessiterait bien d'autres développements : mieux vaut le lire directement, lui sait dire le fond des choses en une phrase. Moi j'en reste à la rhétorique, et j'écris sur un blog.


Déjà dans le rétro
Il y a quelques semaines sortait Clones, adaptation fatiguée du roman graphique de Robert Venditti et Brett Weldele par le Yes man Jonathan Mostow (qui a également perpétré Terminator 3, que son robuste U-571 ne saurait tout à fait faire pardonner). Pourquoi m’être infligé un Bruce Willis en roue libre, sorte de John McClane du pauvre en moumoute blonde balancé dans un univers cheap de futur dépressif vaguement pompé sur I, Robot (déjà pas un chef-d’œuvre), monté à la portenaouac pour éviter qu’on perçoive trop nettement la profonde nullité visuelle de l’ensemble et les CGI foireux ? Parce qu’il se trouve que j’avais lu le comic peu avant, et que si le film est totalement insipide, il serait dommage que cela détourne quiconque de sa lecture. Malgré un titre identique, et une couv’ qui reprend l’affiche du film, pas grand chose à voir, qu’il s’agisse de récit ou d’univers visuel. L’œuvre graphique a été complètement trahie, aplatie, lénifiée, évidée, expurgée à l’écran, pour faire entrer de force quelques-uns de ses éléments seuls dans les shémas les plus ringards attachés au genre, ou ce genre de clichés (la perte d'un enfant comme motif de la désagrégation du couple, ajout complètement inutile et parasitaire) dont on pensait que même Hollywood s’était lassé. Péchés originels : dans le nanar de Mostow, le mystérieux " terroriste " au centre de l'intrigue a disparu, et son arme (dans le film elle provient d'une expérience secrète de l'armée, encore une platitude balancée comme un bâton dans les rayons de l'intrigue) tue les " opérateurs ", ce qui modifie radicalement la portée de son utilisation, et altère l'essence même de l'oeuvre graphique. A propos du titre, au passage, on se contentera de relever une traduction assez infidèle : le titre original est The Surrogates (littéralement " les substituts "). L’écart entre la VO et son rendu en français est notable vu qu’il n’est pas franchement question de clones, mais d’avatars plus ou moins robotiques. Clone en anglais se disant… clone, et les auteurs ne l’ayant pas choisi, on ne peut comprendre ce choix que comme une manifestation de la paresse intellectuelle de l’éditeur et du distributeur lorsqu'il s'est agi de trouver quelque chose de plus accrocheur que " Substituts " : " ouais coco, c’est bon, clone c’est pareil, en plus c’est bien tout le monde comprend direct, c’est trendy ça ". Ouais. Sauf qu’un mot est un mot,  porteur d'un signifié unique, que les deux mots ne sont pas synonymes, quand bien même il existerait de vrais synonymes, et pas seulement des parasynonymes. Bref, pour revenir au comic : dessins ambitieux, soin considérable apporté au travail des couleurs, intrigue dense, jonglant habilement avec divers enjeux ontologiques et politiques. Les adorateurs d’Alan Moore y percevront l’influence du maître, mieux, l’émulation des auteurs, avec, outre un terroriste assez proche de V, des inserts (pubs, coupures de presse, article de revue,…) entre chaque chapitre qui détaillent avec une remarquable pertinence les bouleversements qu'induiraient la découverte scientifique des substituts, à tous niveaux (ce qui n'est pas sans rappeler l'arrière-plan sociétal et historique qui innerve Watchmen et lui donne sa profondeur).

Déjà mort
nullParanormal pschittt… Sacré pétard mouillé le " Blair Witch 2009 ", qui sortira en France dans une quinzaine de jours… Vendu comme le film qui va vous filer une tourista carabinée et des spasmes de parkinsonien cocaïnomane, le phénomène de métrage-fauché-rattrapé-par-le-bout-du-cadre-par-Steven-Spielberg-alors-qu’il-allait-basculer-dans-l’oubli-bref-un-putain-de-conte-de-fées-qui-rapporte-le-jackpot (plus aux studios qu’à ses auteurs, visiblement), au final c’est surtout un machin assez insignifiant, sans même être mauvais. Donc si vous avez peur des portes qui grincent, que des gonds mal vissés vous mettent au comble de l’angoisse, bref que Castorama représente pour vous l’ultime étape avant les cercles de l’enfer, ce film est fait pour vous. Maintenant il n’y a sans doute pas des millions de menuiseriophobes sur terre, donc on s’explique mal comment une rumeur élogieuse a pu se propager depuis les salles de projection au sujet de ce film déjà vieillot qui s’imagine foutre les jetons avec quelques Oh My God Oh My God, portes qui claquent, jeux d'ombres et lustres qui se balancent tout seuls. Manque plus que le boulet, le drap et les chaînes. Ah oui, autre climax de terreur : la jeune femme, atteinte de " somnambulisme " (on est charitable on dira pas pourquoi), se lève et observe, statufiée, son compagnon dormir pendant quelques heures passées en accéléré, c’est censé être glaçant… On rappelle qu’une scène similaire ou presque se déroule dans un vieil épisode de Friends (le nouveau coloc névropathe de Chandler l’observe pendant son sommeil), dans lequel, au moins, c’était drôle. A part ça, il y aurait pas mal de fins alternatives, mais celle qui a été choisie n'est sans doute pas la plus originale. Over.


Totalement intempestif

La remarque qu’émettront peut-être quelques tordus au sujet de La Route  (sortie début décembre), l’adaptation réussie du livre de Cormac McCarthy avec dans le rôle principal l'excellentissime Viggo Mortensen, et une apparition de 5mns de Robert Duvall qui filerait des frissons à un set de table :
il marche quand même vachement moins vite que Dennis Quaid dans Le Jour d’après, Viggo (mais lui se traîne le fiston, alors que l'autre va pour récupérer son dadais). CQFD…

Veramente in anticipo
Les Oscars c’est pas pour tout de suite, mais la presse US se triture déjà les méninges. Sachant que la plupart des votants de l’Académie préfèrent visionner les films bien au chaud chez eux, et qu’Avatar vaut surtout par sa 3D (non disponible à domicile, sauf au Skywalker Ranch j’imagine), le film n’est-il-pas déjà cuit pour les statuettes ? Ça change des débats sur la mimine de Thierry Henry.

Un poco in ritardo
Cela date d’il y a quelques jours déjà, mais, quand même, on est toujours aussi content du fait que Tom Hardy ait été sélectionné pour le prochain Mad Max, en lieu et place du favori (il est australien) Sam Worthington. Rien contre Worthington, mais ce n’est sans doute pas l’acteur le plus expressif de sa génération, tandis qu’Hardy a déjà fait preuve de ses capacités à "évoluer " (cf ci-dessous... Ah les Pet Shop Boys...).



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