Avatar, le verdict

Publié le par Kilgore

[Ce post contient quelques "zones de spoilers" dûment signalées.]

Voici donc venu le 11 décembre, fin de l’embargo décrété par la Fox pour les journaleux qui ont pu  assister à l’une des projections de presse d’Avatar. Comme je suis un type réglo, je me suis retenu, difficilement certes, mais en mesurant aussi le nombre d’emmerdements auxquels je m’exposais en ne respectant pas la parole donnée (j’ai quand même signé leur papier, et même si ce blog est totalement informel ma parole m’engage, et puis ces mecs-là quand ils sont en rogne c’est la NSA, ils peuvent te traquer jusque sur tes chiottes pour te faire cracher le morceau, hein… Bon j'en fais trop peut-être). Cela étant dit, certains se sont visiblement affranchis de leur « serment » sans trop de remords (pas vrai Forestier ?  On lui pardonne, vu la teneur de son propos, car il est dit qu’il sera beaucoup pardonné aux vrais croyants).

http://img.ozap.com/02522900-photo-avatar.jpg

Il faut le préciser avant toute chose, et on va y revenir de suite, Avatar est bel et bien une claque phénoménale - à ce niveau d’impact on peut même parler de tabassage en règle. Je n’imagine dès lors pas que la presse puisse être défavorable – et elle ne le sera pas, du moins je l’espère. Cela étant, le film est également la victime rêvée pour certains nuisibles :

-Une entreprise démesurée au budget colossal (300 millions de dollars annoncés, mais plutôt 500 selon certaines sources officieuses, le tout hors frais de promo) et qui, tout compte fait, émeut surtout la communauté geek/fans de SF – nombreux sont ceux qui se demandent si le film parviendra à être vraiment rentable, alors qu’il ne s’adresse peut-être pas à un si vaste public que cela au départ (voir à ce sujet l’article de slashfilm)... toutefois Cameron a de sacrés antécédents qui pèsent en sa faveur, et  a déjà triomphé avec des films soi-disant destinés à une certaine audience, donc je suis optimiste.

-Le retour 12 ans après Titanic de James Cameron, aux manettes d’un film rêvé depuis toujours, sur lequel il s’est engagé comme jamais… comme toujours… mais comme jamais... etc…

-Une attente interminable au cours de laquelle on s’est vu mille fois promettre le film qui allait révolutionner le cinéma, faire table rase de 120 ans de pellicule pour établir de nouveaux canons, récurer nos nerfs optiques au tabasco, et nous laisser pantelants, vidés, anéantis, heureux quoi.

Bref, inutile de dire que certains calomniateurs professionnels salivent déjà à l’idée de désosser le mammouth (j’en ai vu deux trois à la sortie du film, y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent ces fumistes, les mains malingres crispées sur un dossier de presse fripé par l’irritation, ressassant déjà les adjectifs « boursouflé » ou « criard » dont ils orneront leur vilaine prose, l’œil luisant de haine, et pas à cause des 2h45 de 3D ou d’une allergie ophtalmique au produit nettoyant des lunettes).


D’emblée, disons-le tout crûment, ceux-là qui, peut-être (mon côté parano), se délectent à l’avance de disséquer longuement et avec un sadisme chafouin les faiblesses supposées du film, je leur pisse à la raie, et méchamment encore. D’abord parce que Cameron est, qu’on le veuille ou non, unique - et pourtant je fais partie des quelques tristes sires qui se sont toujours refusés à s’enquiller les trois heures de guimauve Titanesque ; ensuite parce que le réalisateur d’Avatar est un mégalo candide dont l’enthousiasme juvénile ne semble pas avoir été entamé par la fréquentation des studios et des plateaux de superproductions. Et puis surtout parce que son film est bien la révolution attendue, une tuerie visuelle absolue, sans précédent. La 3D (re)naît réellement avec ce film (ah oui, surtout aller le voir en 3D, et même en IMAX-3D, mais bon ça tombe sous le sens, le film est calibré dès le départ pour ce format). Certes les yeux piquent un peu au début, la formule 3D + sous-titres est rude (oui, c’est également à voir en VO, ne serait-ce que parce que la façon dont les sous-titres se meuvent sur l’écran en jouant des volumes de la 3D est en soi un travail d’orfèvre). Mais sincèrement, est-ce que vous vous interdiriez d’aller voir le concert du siècle par peur de perdre un dixième ?
Très vite on s’accoutume, et on admire (au sens courant : on s’émerveille) : couleurs, reliefs et textures presque palpables, fluidité des déplacements, mouvements de caméras virtuoses, ampleur et profondeur invraisemblables des cadrages… La première heure et demie et la découverte de Pandora sont époustouflantes, à se damner. Pandora existe, elle est là, sous nos yeux, univers sylvestre de SF aux mille nuances, féérie polychrome et phosphorescente - extase... On ne peut même plus parler d' "effets spéciaux ", de CGI, de performance capture (le jeu des acteurs est rendu parfaitement sensible sur les visages de leurs avatars, qui leur ressemblent bien), nous sommes bien au-delà de ça, en pleine magie (sorcellerie ?). Certes le canevas paraît déjà assez mince (lutte éternelle de l'oppresseur occidental et de l'indigène : cow-boys / indiens, civilisation cupide qui méprise la Nature et les "sauvages" d'un monde étranger / autochtones Na'vi qui respectent l'harmonie naturelle à laquelle ils participent, humains qui ne sont plus connectés qu'à leurs machines / êtres connectés au monde qui les entoure, dont la peau est parcourue par les même phosphorescences qui illuminent les végétaux...), mais quoi, Terminator c’était du Charlie Kaufmann peut-être ? Cameron c’est de l’archétypal, voire du manichéen, du naïf même, comme le sont souvent les mythes, et c’est sans doute pour cela que c’est si immédiatement efficace, que cela a du souffle et touche d'emblée à des enjeux fondamentaux, donc... complexes, recélant plusieurs niveaux de lecture – à chacun sa patte.

AVTR-375MD

L'histoire, épopée anthropo-écologiste au diapason de nombreuses superproductions US, fait finalement montre de l'habituel pessismisme d'Hollywood quant à la nature profonde de l'homme (à H. on est bien placé pour pratiquer ce genre d'observation, et comme on est quand même ici plus proche d'Emmerich que de PTA, le "vivant" à défaut de Dieu doit châtier l'homme), évidemment nuancé par l'action salvatrice de quelques individus (savants pacifiques) et du héros (au départ ni savant, ni pacifique puisqu'ancien soldat, mais curieux, ouvert, en quête de renaissance), même si celui-ci n'accède en fin de compte à sa véritable " humanité " que lorsqu'il n'est plus physiquement humain, quand il est l'Autre, aux commandes de son avatar Na'vi. Mais le film va plus loin, et joue sur différents niveaux d'interprétation. Si le schéma narratif qu'il emprunte paraît bien classique, les enjeux du récit le sont sans doute moins de par leur traitement, et Avatar ne saurait vraiment être qualifié de fable humaniste (ou alors fable "au noir" d'un humaniste paradoxal qui ne croit plus beaucoup en l'homme), de simple hymne à la tolérance, à la différence, au respect de l'altérité, comme on le lira peut-être ça et là - les choses sont plus complexes, quand bien même le film véhicule ce type de message. [Attention risque de spoilers à partir d'ici] Être humain, entend-on partout, c'est voir le monde avec les yeux de l'autre, sortir de soi, réaliser qu'on appartient à une communauté universelle d'alter-ego, adopter une attitude humaniste, et pas seulement diriger un corps identifiable comme tel - jeu bien connu sur la syllepse "humain". Cameron ne suit cette voie mille fois empruntée qu'en apparence, de même qu'il ne se montre à la fin optimiste qu'à première vue, parce qu'il ne paraît plus croire que " l'humanité " (les vertus du genre humain) existe, et qu'ici "être humain" finit par perdre son sens second, par se réduire à posséder physiquement une enveloppe humaine, ses supposées valeurs étant trop bafouées par l'homme pour qu'il s'enorgueillisse de les porter au revers de son adjectif, le reniement/transfert final de Jake Sully étant de ce point de vue capital pour l'interprétation.
La question est donc : qualifié de "singes bleus" tout autant que d' "indigènes", les humanoïdes Na'vi sont-ils perçus comme des alter-ego, des êtres pensants, par les colons, en dépit du mépris évident des soldats et employés pour leur mode de vie primitif ? Si la réponse était non, d'un strict point de vue logique ils n'auraient aucune raison de faire pleinement preuve d'humanité ou de retenue avec eux (on n'est pas " humain " avec les vaches), même si une telle dénégation reposerait sur la mauvaise foi et si on peut toujours y opposer le fait que, de toute façon, un humaniste est nécessairement un écologiste, respecter toute forme de vie et d'environnement constituant aussi un devoir, à ce titre (cela fonde " l'humanité "  profonde des Na'vi, notamment). En revanche si la réponse est positive (et c'est le cas), et que leur persécution s'accentue tout de même, ce n'est pas seulement l'autre, la différence, qui est méprisé(e), ce sont les valeurs humanistes. L'exploiteur en chef Giovanni Ribisi leur laisse un délai, leur propose des hochets, des routes, des écoles (une assimilation/évangélisation ? Peu importe, on ne propose pas ça à des vaches), bref on n'en est plus comme les conquistadors assoiffés d'or à se demander hypocritement si ces nouveaux amérindiens ont une âme pour mieux les spolier, ou même à leur livrer comme aux Sioux des caisses d'eau de feu (ce serait si pratique qu'ils en acceptent, comme leurs prédécesseurs, mais non...), et les patrons des mineurs du XXIIème siècle savent bien que l'élimination pure et simple d'êtres à part entière aurait mauvaise presse. C'est bien d'un dégoût de la notion d'humanité, ou plutôt d'une lassitude à l'égard de ce qu'elle implique comme devoirs, que souffrent ces hommes : ils ne méprisent pas l'avis des autochtones parce qu'ils font trois mètres de haut, sont tout bleus, différents, bref parce qu'ils pourraient ne pas entrer dans le cadre strict où s'exercent les principes humanistes, mais parce qu'ils sont des gêneurs qui embarrassent leurs projets, issus d'une culture indéchiffrable sans quelque effort, qui n'intéresse pas des investisseurs cupides ou leur milice (les scientifiques et leurs études sur la flore ou le biotope sont là pour faire joli, c'est de la com', ce qu'on veut c'est du minerai). Les Na'vi pourraient appartenir au même genre, être papous, irakiens ou béarnais, ça reviendrait au même, ils sont un obstacle, froidement considéré, et ils emmerdent le monde. On ne fait subir à Pandora et ses habitants que ce qu'on a fait subir à la Terre et aux terriens auparavant (incidemment on apprend que la nature y a disparu, en 2154, peut-être qu'on le verra dans les scènes coupées ?). "Ce sera humain. Plus ou moins", affirme Quaritch, lorsqu'il est décidé de déloger les empêcheurs de forer en rond, voilà bien la preuve que ce mot n'est plus qu'une coquille creuse, que les valeurs qui lui sont attachées sont dédaignées, mais aussi que l'humanité des Na'vi est une évidence, et pas seulement pour le spectateur - qui pourra même les trouver trop humains, à bien des égards... C'est un premier point, classique et attendu, mais, encore une fois, cela va plus loin. Pour Jake Sully même, troublé par sa découverte, le terme " humain " ne signifie bientôt plus qu'être captif d'un corps meurtri (voir la scène où l'on découvre les jambes rachitiques de Worthington, saisissante) et d'une société avide. Il lui est laissé une chance de revivre sous le nom de " Jakesully " (déformation amusante et signifiante, homophone qui sonne à l'identique, mais déjà autre, comme l'incarnation dans le langage de la réunification de ses deux hémisphères, de son "hybridation", sa résurrection sous une autre forme, transitionnelle puis définitive, non plus faible et mutilée mais glorieuse), et s'il quitte tout d'abord sa condition d'hémiplégique, de colon et d'humain par le hasard d'une opportunité, il finit par en faire un choix. Et pas seulement parce que cela lui permet de retrouver des jambes (il a une autre possibilité pour en retrouver "de vraies", comme le dit Quaritch, qui implique a contrario de rester parmi les hommes), mais parce qu'ainsi il rejoint la communauté Na'vi et celle qu'il s'est choisi parmi eux, parachevant sa légitime trahison (la seconde, dans l'autre sens, après avoir infiltré ses hôtes : autre preuve de l'humanité des Na'vi, qui épargnent celui/ceux qui les trahi(ssen)t - et quoi, Weaver aussi a bien tenté de les amadouer, non ?). Quand on y réfléchit, Cameron va loin, très au-delà de ce qu'on voit habituellement, même dans les films les plus pessimistes, de ce point de vue. Il n'est pas si anodin qu'un personnage aille aussi loin dans la transgression au cinéma, au point d'aimer un être d'une autre espèce, presque animale (une variation du mythe de la sirène ?), de trahir la sienne et "d'apostasier" de la façon la plus absolue et irrémédiable, en reniant ce qui l'incarne (ou en le transcendant, diront certains). Pour ce qui est de l'amour hors normes, Cameron a déjà flirté avec des thématiques approchantes, finalement, et cette thématique-ci existait bien avant qu'il ne s'en empare - aimer une sirène donc, mais aussi une nymphe, une fée, etc... dont l'apparence physique humaine implique une transgression moindre, mais qui peut aussi transformer son amant.
Par le biais de son avatar, Sully se métamorphose graduellement, et à mesure que s'affirme son rejet de l'homme celui de son propre corps s'accentue - et le handicap ne fait pas tout. Le réalisateur retrouve ici un motif familier, celui de l'hybride (cf le T-800, par exemple, mais pas le T-1000), objet de fantasme et de peur par définition monstrueux, motif qui ne dépayse pas non plus Sam Worthington, vu récemment dans Terminator renaissance, pour lequel il avait été recommandé par Cameron. L'avatar est d'ailleurs mal accueilli par certains Na'vi, qui le perçoivent comme le masque d'un démon humain (le dreamwalker), une fausse présence, un être factice/un pantin - ce qu'il est -, tentative sournoise (même de la part des mieux intentionnés des humains) de s'insinuer parmi eux, tout en restant prudemment en retrait, un artefact qui maintient la distance en prétendant l'abolir - pour une civilisation qui se salue en disant I see you, avec le sens qu'ils y mettent, c'est un problème insoluble. Sully ne va pas se contenter très longtemps de ses sessions de jeu vidéo, passé l'émerveillement procuré par l'apéritif technologique, qui lui permet presque d'éprouver le contact direct des choses que des humains harnachés de machines ont perdu (ils sont tous aux commandes de quelque chose, armure, hélico, bulldozer... et aucun ne "sent" le monde qui l'entoure, sauf ceux qui ont la chance d'être aux commandes d'un corps), il lui faut abolir la distance, bref devenir son avatar. Le gamer veut s'immerger totalement dans son jeu, mais là s'arrête le parallèle avec les no life, puisqu'il s'agit de revenir à une réalité, celle de Pandora... qui a toutefois tous les attributs du rêve, du monde virtuel. Le héros, dans un vertige baroque, sent la réalité lui devenir un songe, et l'exploration "virtuelle" prendre corps comme réalité unique, hégémonique (il ne peut y avoir qu'une réalité, qu'une vérité, qu'une incarnation en définitive, sinon cela devient impensable pour l'homme, qui ne saurait vivre sans chercher à distinguer le vrai du faux ; et au bout d'un moment, Sully finit par inverser ce rapport). Avatar, c'est le jeu vidéo ultime de l'être, où la barrière réel/virtuel s'efface, et dans lequel le but est finalement de revenir à une réalité... qui serait devenue celle du jeu - c'est le jeu qui change la vie. Pas un hasard si le thème connexe du sommeil parcourt le film, ce rêve éveillé. On se demande d'ailleurs si Jake dort constamment (d'un rêve à l'autre, puisque sa vie d'homme a perdu de sa réalité, tandis que son autre existence reste problématique, onirique) ou si au contraire il lui arrive de dormir (quand son avatar s'endort, il vit sa vie d'homme ; quand il le pilote, il ne dort pas - rêve-t-il ?).
Dans l'ordre, il veut devenir l'hybride qui veut devenir Na'vi pour ne plus se réveiller homme - pour être complètement, se coïncider, mettre un terme au balancement entre ces demi-existences, et s'accomplir (au final il parle même de "naissance", la renaissance a déjà eu lieu). Comme je le disais, on peut simplement interpréter le fait de devenir l'Autre comme un message de tolérance, on peut aussi en garder le reniement que cela implique.


Avatar poster Neytiri n'est donc pas seulement un cocktail Pocahontas + Amazone (un monstre pour l'Antiquité, au même titre que la sirène), à travers son amour pour elle se manifeste aussi le désir de Jake d'être autre, de s'unir à ce peuple, à ce monde, à son rêve, de s’enfoncer dans le songe, d’y demeurer, au point de ne plus se réveiller handicapé dans un cocon de métal le soir venu, bref le désir de ne plus appartenir à la communauté des hommes (la Terre est bien loin, et le héros ne souhaite pas y retourner, à la fin). Désir, puisque sa double vie lui est devenue insupportable, qu'il ne peut plus hanter un "faux corps", vivre une fausse rencontre par l'entremise d'une machine, abandonner son amante lorsque l'avatar s'endort, pour se retrouver loin, de nouveau cloué sur son fauteuil roulant. Mais aussi nécessité. La scène où Neytiri, après qu'elle a compris qu'il ne sert à rien de s'adresser à l'avatar évanoui, qu'il faut sauver l'homme qui asphyxie un peu plus loin, recueille le corps - humain - de son amant est symptomatique : c’est leur première véritable rencontre, même s’ils se sont déjà trouvés (les rencontres virtuelles sur Pandora, c’est un créneau à saisir). Le motif de la rencontre amoureuse s'inscrit ici dans un long héritage, tout en se colorant des particularités locales : deux êtres qui ne se sont jamais rencontrés se reconnaissent, comme dans chaque histoire d'amour, sauf que ceux-là ont déjà tout partagé (et pas seulement parce que leurs âmes se connaissaient depuis toujours...) même s'ils se "voient" pour la première fois, leur "I see you" prenant un caractère d'évidence touchant (enfin, elle pouvait déjà sentir ce qu'il était, et c'est bien ce dont il était jusque-là question dans cette adresse). Mais autre chose rend cette scène troublante : il n'est même plus question de race ou de classe, il est question d'espèce - même si Hollywood a visiblement moins de difficultés à nous montrer cette union qu'à nous présenter des couples mixtes, alors que la différence est dans ce second cas insignifiante. L’union de ces deux-là, trop différents, ne peut advenir sans être "monstrueuse" que s’il y a transgression, métamorphose (même leur sentiment amoureux ne saurait éclore sans que Jake Sully devienne l'hybride Jakesully, et s'épanouir sans qu'il complète sa transformation). Celles-ci ne sont rendues possibles que par des forces naturelles, dont la science propose tout juste un avant-goût (comme toujours la science réalise alors qu’elle ne fait que reproduire schématiquement les mécanismes inextricables qui régissent la Nature).
Quoiqu'il en soit, dans le film, il faut sortir de sa condition ou accepter le châtiment qui va avec. Cesser d'être un corps étranger et se transformer comme le héros, en élu, ou à défaut en disciples, comme d'autres qui se sont également extraits du groupe de leurs congénères en choisissant le camp d'en face et adhèrent à la "communauté des croyants", ou subir la contre-attaque d'Eywa, qui châtie les mécréants, et protège ses enfants (eux l'ont mérité, qui ont su défendre leur planète, contrairement aux hommes). Si l'option est peut-être nouvelle dans sa forme, elle mord clairement sur le terrain des religions et des croyances. L'élu, humain (comme toujours, même sur Pandora...) et hybride, y est encore transfiguré, tout un symbole.

Le puissant rêve de Cameron est lumineux, mais l'humanisme y est en déroute, et ce pour des raisons plus profondes que la simple nuisance de méchants capitalistes qui ne placent pas l'être humanoïde au centre de leurs préoccupations : même les bons y renoncent à être humains, parce que ce mot, sur Pandora au moins, a perdu l'une de ses acceptions pour ne plus qualifier qu'un état d'être, le fait d'avoir un corps d'humain (et sa faiblesse, son incapacité à comprendre, sa cruauté indépassables, qu'autrefois l'attitude humaniste, celle des anthropologues par exemple, permettait de compenser) ; l'homme est désespérant, il est donc renié (par le héros, et par Cameron ?). Mieux vaut être Na'vi, sage guerrier et bon sauvage qui participe des énergies en circulation dans la Nature (et rend la sienne à Eywa, l'Être collectif, lors de sa mort, là aussi transposition sublimée de la relation de l'homme qui redevient poussière à la terre), ou un hybride comme l'avatar de Sully - " le Na'visme est un (pré/post-)humanisme ". Même chez le personnage d'humaniste (en crise) incarné par Sigourney Weaver on sent ce désir, cette ambiguïté, et il s'en faut de peu qu'elle soit exaucée. Pour porter les valeurs humaines, il faut d'une certaine manière cesser de l'être, le contraste entre cette sombre donnée et l'univers resplendissant de Pandora est frappant. Changer d'espèce, le sens idéal de l'évolution selon Cameron ? Plutôt le fantasme mûri de l'adolescent qui a inventé Pandora et ce personnage lui aussi captif (par son handicap physique), qui s'est rêvé autre comme son héros, en sauveur d'un monde lointain, en être hybride, en pleine métamorphose (comme l'ado qu'il était, à l'époque). [fin de la zone à risques] Bon, trêve d'analyse, il y a tant à dire qu'on n'en finirait jamais (je partirais bien sur une petite étude de la bipartition que met en exergue le film dans la civilisation Na'vi, entre pouvoirs spirituel et guerrier - où est passé le troisième ? -, ou sur une analyse linguistique de leur dialecte, mais là je crois que ça va finir par ressembler à un mémoire...). Tout cela constitue  un point de force incontestable de l'édifice, en tout cas. Il y en a d'autres, idéologiquement parlant, mais tous les critiques évoqueront suffisamment les allusions politiques/l'arrière-plan historique du film, depuis le néo-colonialisme guerrier et l'utilisation de forces militaires comme milices privées au service des intérêts économiques de firmes pillant allégrement les ressources énergétiques d'une terre étrangère (si vous voyez pas de quoi on parle, votre cas est désespéré), jusqu'au 11 Septembre (dès qu'un truc tombe dans un film désormais c'est le WTC) en passant par la cause amazonienne, pour que je n'ai pas à le faire. Notons : quand Quaritch parle d' "attaque préventive", ou d'utiliser "la terreur contre la terreur", bien sûr on voit à quoi cela réfère ; de là à en faire un grand film sur l'Irak comme je l'ai lu quelque part, il y a un pas à franchir.
Mais le plus beau dans cette histoire, c'est qu'il  est plus que probable que le film est un sommet même dans sa version 2D.

 

Avatar-Na-vi.jpg



Cela dit, il faut le reconnaître, malgré de superbes idées (le "lien", ou plus largement le réseau "informatique" des êtres et du vivant, argument cosmo-poético-panthéiste du monde unifié, évocation poussée à l'hyperbole de la relation de l'homme naturel à son environnement), en dépit d'une progression narrative assurée, de l'invention esthétique et ontologique d'un monde fascinant, le scénario (à distinguer de l'histoire) se révèle ici un peu faiblard et convenu - en clair, le script, les étapes du récit et les dialogues sont conventionnels alors que l'histoire (cet engouffrement dans l'avatar) ne l'est pas. Si cela n’apparaît pas trop au début (comme passage obligé, la chute dans un torrent pour échapper au poursuivant se pose un peu là, mais vous n'en avez jamais vécu de pareille), la dernière heure, toujours aussi hallucinante visuellement, est nettement moins réussie de ce point de vue. Quelques passages sentent le bout de scotch narratif, certaines coupes sont abruptes (on attendra la version longue), les splendides créatures de Pandora ne sont pas toutes inédites, les personnages non plus donc, monolithiques ou utilitaires parfois, quand ils ne paraissent pas exhumés d’Abyss ou Aliens. Quaritch, solidement campé par Stephen Lang, échoue à devenir complètement le méchant d’anthologie attendu (trop caricaturalement primaire). A ceux qui se plaindraient d'un manque d'inspiration ou d'originalité de Cameron  pour ses bébêtes (ou pour le reste) qui, pour splendides qu'elles sont, ne sont  effectivement pas bouleversantes de nouveauté,  on fera cependant remarquer que si Pandora en général n'est pas si fondamentalement différente de la Terre (il y a de l'eau, une jungle "amazonienne", sa faune et sa flore, une atmosphère - certes irrespirable...), ou ses humanoïdes des êtres humains (à tous points de vue, moeurs notamment), c'est  évidemment à dessein. Qui s'intéresserait au sort d'une planète gazeuse peuplée d'ectoplasmes ou de créatures improbables ? Quel spectateur prendrait immédiatemment fait et cause pour des formes de vie absconses ? Le réalisateur peut ici développer un discours portant sur la Terre ou l'humanité, et sur l'Autre (un leitmotiv chez lui), jouant autant sur la nouveauté et donc le charme d'un univers que sur ce qui nous y est familier, l'imaginaire en général et la SF en particulier prenant toujours appui sur ce qui nous fonde (on n'invente pas ex nihilo, sans se référer à une réalité connue, extrapolée, transfigurée, et la SF est d'ailleurs souvent le vecteur d'un discours critique à l'égard de notre réalité commune). L'imaginaire individuel se fait collectif, se communique à d'autres (les implique), part de bases communes, et ces bases, ce sont  les formes et structures du réel (et quoi, le fantastique non plus ne saurait exister sans un univers réaliste). Voilà aussi pourquoi Neytiri embrasse comme une femme, ce qui peut être perçu comme un anthropomorphisme incongru (le genre de facilités courantes à Hollywood, qui évite le ridicule du "ici on fait l'amour en se palpant le lobe des oreilles"), et qui l'est sans doute en partie. [m.à.j. 19/01/10 : l'anthropomorphisme trouve cependant ses limites dans ce domaine, apparemment ; à défaut du lobe des oreilles... voir ici] Enfin, puisque certains vont arguer que ceci rappelle étrangement cela, parfois avec raison, on rappellera que l'innutrition n'est ni un antonyme d'originalité, ni un péché, mais l'une des modalités de la création.

Cela étant, ne soyons pas fanatiquement aveugles, quelques fautes de goût interfèrent [Attention spoilers - seulement des allusions, mais mieux vaut prévenir -] :

la cérémonie de transmigration des âmes au cours de laquelle nos sveltes elfes bleus menés par leur chaman(esse) se métamorphosent en adeptes new age de la transe indo-afro-beatnik (la world culture accouche souvent de ce genre de syncrétismes un brin crétins) a brièvement convoqué dans mon esprit le souvenir de l’effroyable clip Tahiti douche style de Matrix Reloaded (rappelez-vous, la fête tribale dans la grotte après le discours de Morpheus, un vrai tunnel pour le coup…), en bien plus court heureusement ;

la question qui ne manquera pas de revenir de façon lancinante chez les esprits pragmatiques (« quand même ils sont pas des masses les Na’vis sur leur planète, c’est bizarre, où sont les autres clans… ») trouve sa réponse en quelques plans très mal sentis qui dévoilent tout un monde oblitéré jusque-là (on supposait Pandora arborée, uniment et magnifiquement arborée, même si on se doute qu'il y a autre chose…), et mettent au jour ce qu'on ne saurait tout de même appeler une maladresse, plutôt une faille ; parce qu'on n'a pas été averti d'une chose essentielle ne serait-ce qu'en passant, et alors qu'elle ne pose aucun problème logique et ne manquerait pas d'ajouter au bonheur des spectateurs en enrichissant encore un univers déjà sidérant, celle-ci apparaît soudain saugrenue (ah bon ? des schtroumpfs des plaines ?), en attendant  la version intégrale qui corrigera peut-être ce problème (et nous offrira des plans de la Terre dévastée ? le dressage du Toruk ?).

La conclusion de l’inévitable et superbe affrontement final entre impérialisme profanateur et monde profané, à la fois optimiste et plus subtilement pessimiste (voir ce qu'on a dit plus haut), en laissera froids quelques-uns (révolte du vivant, elle vengera en revanche ceux qui ont pleuré devant Danse avec les loups et autres films du genre), mais elle est surtout parachevée par une chanson originale sur le générique de fin qui a soudain fait fuir les curieux restés sur leurs sièges pour admirer (au sens étymologique : regarder avec étonnement) l'impressionnante liste technique - là, pour le coup, cela m'a rappelé le générique de Gangs of NY  (U2 avec ses gros sabots, plan sur NY qui se développe, et vive irritation des tympans). [fin de la zone à risque] C'est que la BO composée par un James Horner manifestement pas très inspiré, qui s'autoplagie en puisant tantôt dans sa (splendide) BO du Nouveau monde, tantôt dans Titanic (cf chanson évoquée ci-dessus), tout en usant et abusant du tam-tam world music et des mélopées tribales (code auditif que le cinéma US applique aux Na'vi comme aux Aborigènes ou aux Pygmées), n'est pas la moindre de ces "interférences", et ne parvient jamais à se mettre au niveau du spectacle ahurissant proposé par l’imaginaire de Cameron et de son équipe, ou à lui apporter quoi que ce soit.

Après ces quelques remarques, on pourrait croire que le constat est mitigé. Il n’en est rien. Ces réserves ne sont pas grand chose au regard du plaisir qu’on peut prendre à voir évoluer ce film sous ses yeux, parce que cet univers vit à l’écran comme cela n’a jamais été le cas d’aucun autre auparavant. On trouvera sur une rive ses partisans, sur celle d’en face quelques détracteurs, des gens au milieu du gué, et puis d’autres qui passent en barque à côté et s’en foutent, comme pour presque tous les films. Mais les contempteurs qui n’auront pas la délicatesse de respecter, mieux, de préserver ce monument imparfait, l'immense et splendide joujou élaboré depuis l'adolescence par un gamin aujourd'hui âgé de 55 ans, de souligner ses phénoménales qualités, auront ceci de particulier qu’en pensant s’attaquer à une grosse machine insubmersible et calibrée pour ramasser du fric, et donc capable d’encaisser une dégelée sans broncher, ils agresseront en vérité un colosse aux pieds d’argile, fruit d’un investissement déraisonnable au vu de sa cible au départ peut-être limitée, caprice seulement consenti au réalisateur du carton le plus absolu de l’histoire, et ils fouleront aux pieds un songe devenu réel, soit la chose la plus vulnérable qui soit – Cameron, Landau et d’autres avec eux doivent se sentir à poil, là tout de suite, en attendant les chiffres [m.à.j. : vu l'ampleur du carton, ils doivent se sentir nettement plus au chaud maintenant].

J'entends ensuite les sceptiques pointer avec raison les paradoxes suivants : comment, prôner le retour à la nature à l'aide des dernières technologies ? Dénoncer l'impérialisme alors qu'on oeuvre à Hollywood, symbole de l'impérialisme culturel US ? C'est oublier
1) que la Nature est la plus fantastique des technologies et le premier objet d'études des sciences, qu'opposer ainsi les deux semble de toute façon un peu artificiel ou hors de propos au cinéma, art technologique (faudrait filmer avec une caméra taillée dans une branche de platane ?), et qu'à la limite le film se charge déjà de dénoncer leur possible confrontation, la civilisation technologique agressant mère Nature
2) l'extraordinaire mélange de candeur et de sens des affaires qui caractérise la culture dominante US, cette schizophrénie où le désir de se faire des couilles en or et le culte du succès voisinent sans trop de cas de conscience un enthousiasme qu'on peut qualifier de sincère, voire de neuneu (mais sacrément mobilisateur), 
et 3) qu'à Hollywood, pays des rois du monde, s'est depuis toujours exprimé un certain "gauchisme", une contre-culture, un intérêt pour les minorités opprimées ou l'Autre en général qui n'est pas majoritaire au pays de l'Oncle Sam, qu'on y a depuis toujours dénoncé tous types de turpitudes, sans oublier de faire casquer le spectateur, bref, qu'Hollywood n'est pas qu'une machine de "déculturation" et de conquête menée par d'ignobles capitalistes aux ambitions planétaires, même s'il l'est en partie, mais aussi, fréquemment, l'organe de diffusion d'une pensée a contrario libertaire et tiers-mondiste. Outre-Atlantique, ce mélange des genres (hiatus déaux/rentabilité, création/marketing) n'a jamais choqué, tout le monde joue le jeu, alors on peut relever cette notable différence culturelle, mais pourquoi s'en formaliser ici précisément ?
Enfin oui, il s'agit aussi de faire du pognon, parce que le succès d'un tel film nécessite autre chose qu'une bonne presse, et que quand on s'appelle Cameron, seul un triomphe est un succès.

Tous mes vœux de prospérité à Avatar, longue vie, et merci.

 

[quelques heures plus tard...] Les premières critiques qui viennent de tomber étant dithyrambiques, mes craintes sont dissipées (à moins que ma défense préventive ne leur ai fait redouter que je leur pète les genoux à coups de barre à mine en cas de mauvaise réception du film ? j'étais parano, me voilà devenu mégalo). Fait plaisir de voir même parmi les blasés du ciné se propager ce bel enthousiasme unanime, comme l'écho de celui du créateur d'Avatar - en espérant que ça dure [m.à.j. : mis à part Ferenczi l'acariâtre, qui aurait bien le droit de ne pas aimer, le pauvre, s'il n'était  de notoriété publique qu'il est l'un des pires peigne-culs de la profession, et qu'il trempe sa plume aigre dans le fiel plus souvent que de raison, mis à part lui, donc, ça dure]... Cela présage-t-il d'un raz-de-marée en salles [m.à.j. : oui], qui emportera avec lui les  derniers relents de scepticisme (le film ayant donc dû affronter plusieurs rumeurs défavorables quant à sa rentabilité) ? Si tel est le cas, Cameron sera définitivement perché tout là-haut dans les étoiles, le salaud, d'autant plus qu'il envisage deux suites... "I see you, James"

 

 

Publié dans Verdict

Commenter cet article

Apone 11/12/2009 12:15


Réactions allant largement dans ton sens pour le moment:

- Excessif.com: 5/5

- Ecran Large.com: 5/5

- Filmsactu.com: 20/20

- Studio Ciné-Live: "Nouveau mythe de la science-fiction, révolution technologique sans précédent, univers époustouflant de puissance et de beauté. Avatar est tout. Gloire au génie de James Cameron
!"

- Empire: 5/5 - “Avatar is an astonishing feast for the eyes and ears, with shots and sequences that boggle the mind” and the “level of detail is simply amazing.”

- Variety (Todd McCarthy): «Cameron livre encore, 12 ans après Titanic, un film dont l’attrait est si universel que n’importe qui allant au cinéma aura besoin de le voir.»

- Hollywood Reporter: "A titanic entertainment -- movie magic is back!"

- Times: "Avatar is an overwhelming, immersive spectacle. The state-of-the-art 3D technology draws us in, but it is the vivid weirdness of Cameron’s luridly imagined tropical otherworld that keeps
us fascinated."

+ les commentaires Twitter unanimes...


Kilgore 11/12/2009 13:09


Yep, j'ai vu, ça me paraît unanime, je suis bien content de voir que j'ai fait un peu de parano. Quelque part, ça me rassure de voir qu'il y a certains phénomènes qui peuvent abolir les décalages
ou les postures.